Borderlarme

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—  Dites, vous là, oui vous, les psys de mes deux, je ne suis pas malade, hein!
PAS…MA…LA…DE…
Vous avez compris ou je dois le répéter?
Parce que vous ne m’avez pas l’air « fute-fute » pour des toubibs du cerveau.
Je ne suis pas folle à lier, bonne à enfermer comme vous avez tendance à le prétendre.
C’est compris j’espère?
Borderline, vous dites?
Mais dans quel film avez-vous tiré ce mot?
Le long métrage de vos soi-disant études sans doute.
Études, mon cul oui, juste douze ans pour vous pavaner sur les bancs de l’université et arborer un diplôme de pacotille.
Douze ans  pour étudier des inepties, des recettes débiles pour apprentis cuistots du cerveau.
Vous êtes qui pour m’imposer cette thérapie de merde?
Vous me faites chier, chier, chier…
Je vous emmerde, tous et toutes que vous êtes.

Bon, là, je suis un peu contente, pas trop mais juste un peu, un tout petit peu.
J’aurais pu leur en sortir plus à ces imbéciles, non mais!
Je n’en ai pas eu le temps.
Là, du coup, j’ai trop envie de pleurer.
Pleurer et en même temps, envie de hurler, de casser ce que j’aurais à portée de main.
Comme cela m’arrive souvent.
Trop souvent d’ailleurs.

J’attrape un cendrier en cristal, une assiette et je jette sur le sol.
Ça me défoule et puis après, je le regrette amèrement, ne sachant pourquoi j’ai agi de la sorte.
J’ignore pourquoi mais c’est tout le temps ainsi.
Je crie, j’explose, j’insulte souvent sans raison – enfin c’est ce qu’on me rétorque en me traitant de vieille folle.

Et puis, d’un coup, une envie profonde et soudaine de pleurer.
Comme si je me trouvais prisonnière au fond d’un puits, que j’avais tout perdu.
Que j’étais seule au monde, abandonnée.
Abandonnée à moi-même, abandonnée des autres. Seule, très seule…
Je me sens coupable alors, mais coupable de quoi?
D’avoir exprimé ma haine ou de pleurer ou de me sentir seule, incomprise.
Mon entourage est autant dérouté par mes accès de fureur brutale que par l’état dépressif dans lequel je me glisse par la suite.
Je me glisse, non pas vraiment une glissade.
Mais une chute violente, directe, sans gradation.
Un passage direct de l’agressivité pure à une pseudo prostration.

Je me souviens d’une mes dernières réactions incontrôlables.
C’était l’anniversaire de ma plus jeune fille.
Treize ans.
Elle était heureuse d’aller faire du shopping avec sa maman.
Toutes les deux, rien que nous deux.
Elle cherchait pour un de ses cadeaux, un petit collier plastifié, élastique, genre de colifichet introuvable actuellement car passé de mode depuis des années.
Il n’y a qu’une boutique en ville où on peut trouver ce genre de babiole insolite.
Chez Carole’s.

Donc la voilà qui m’y embarque, trottinant, toute guillerette.
A peine entrées dans le magasin en question, une vendeuse nous interpelle pour nous aider.
Je les connais moi ces sangsues qui ne vous lâchent pas une fois que vous avez mis un pied dans leur bazar.

—  Bonjour. Je puis vous aider? Vous cherchez quelque chose?
— Oui je cherche!
—   Mais vous cherchez quoi? Je pourrais peut-être vous aider.
— Je vous l’ai dit: je cherche!
— Oui j’ai bien compris que vous cherchez mais je pourrais peut-être vous aider. Je tiens aussi à vous préciser que nous faisons deux plus un…

Je ne la laisse pas terminer sa phrase et lui sors rageusement:

—   Deux plus un gratuit, je sais. Chaque fois que je viens ici, c’est la même chanson
Vous n’arrêtez pas de venir coller le client avec vos promotions.
Je vous ai dit que je cherchais, je cherche.
C’est clair non, à moins que vous n’ayez pas de cerveau.
Fichez-moi la paix et allez emmerder d’autres victimes. J’en ai marre de vous et de vos arguments de vente.
Je suis venue ici pour acheter en paix et je n’ai pas besoin d’être engluée par une «Pattex» de votre espèce.
—   Mais c’est une folle celle-là.
Elle sort d’où?
Vous l’avez entendue?

Puis j’entends une petite voix qui me murmure, en me tirant délicatement par la manche de ma veste:
—   Viens maman, on sort. Viens…

A peine dehors, j’ai senti les larmes m’envahir et derrière, une grosse bouffée de chaleur, de mal-être.
Mes jambes chancelaient et je suffoquais.
Je m’en voulais horriblement: c’était la seule boutique où elle aurait pu dénicher sa parure..
Et moi, d’un coup, par des paroles démesurées, j’avais tout cassé, tout brisé. Je me maudissais, je me haïssais.
J’avais une fois de plus réagi comme une pauvre idiote, comme une folle d’après la commerçante.
Et mon état revint à la normale quand ma fille dénicha enfin ailleurs le collier qu’elle convoitait tant.

Un passage direct de l’agressivité pure à une pseudo prostration, jusqu’à la réaction épidermique suivante.

J’ai couché ces mots sur mon clavier et quand je sens la montée d’adrénaline arriver, je relis et relis ou du moins, je me remémore ces écrits.
Vous ne me croirez peut-être mais ça fonctionne !
Enfin, parfois, presque, pas toujours…

 

Trois jours dans une vie

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Ce récit est une œuvre de pure fiction.
Par conséquent toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.


Prologue

Le ciel avait enfin décidé de se montrer plus clément: il était temps.
La rigueur de l’hiver interminable m’avait laissée comme engourdie, sans réactions, sans vie.
Une phrase me revenait en tête : « Je n’ai plus de repères, plus aucun repère. »
J’avais beau regarder au travers de ma fenêtre, écouter les premiers chants des oiseaux dans le jardin.
J’avais beau me dire que c’était le printemps maintenant.
Qu’il fallait rire….
Qu’il fallait chanter…

Je n’avais plus goût à rien…
Ma vie venait de sombrer trois semaines plus tôt quand il m’a dit qu’il désirait divorcer.
Divorcer, c’est quoi ce mot ?
Ne se marie-t-on pas pour la vie ?
La crise de la quarantaine…
Cette fameuse crise de la quarantaine…
Mais pourquoi existe-t-elle donc ?
Toutes ces questions tourbillonnaient dans ma tête et je me serrais le crâne comme dans un étau afin de l’empêcher d’exploser.
Quelques larmes diffuses commençaient à couler, d’abord éparses, puis j’ai senti mon regard s’embuer.

Derrière ce brouillard de tristesse, je songeais.
Songeais à quoi d’ailleurs ?
Plus rien n’avait d’importance, si ce n’étaient mes filles, mes princesses.
Pourquoi que diable ?
Pourquoi ?
Encore une question à laquelle je ne trouvais hélas pas de solutions.
Solutions au pluriel ou solution au singulier ?
Encore une bête question sans réponses.
Réponses au pluriel, réponse au singulier ?
A force de me poser ces inepties, je me rendais compte que j’allais mal, très mal.

Je relus et relus le poème que j’avais écrit la veille.
Un poème qui était sorti de mes tripes en une demi heure.
Un poème qui me faisait mal.

J’ai pleuré des larmes acides de souffrance
Des torrents de trahisons insoupçonnées
J’ai vomi tout l’amour que j’avais donné
Sur un chemin troublé d’incertitude, j’avance…

J’ai jeté aux ordures mon ancienne existence
Avec toutes ses joies et surtout ses peines
Je ne sais pas vraiment où la vie m’emmène
Tout ce que je sais oui, c’est que j’avance …

J’ai deux petites puces pleines d’innocence
Qui me regardent sans rien comprendre
Pour qui les jours n’ont pas été très tendres
Et pour elles, oui, encore et encore j’avance…

Pour qu’elles oublient disputes, cris et violence
Qu’elles ne voient plus désormais leur mère pleurer
Qu’elles ne regardent plus leur père d’un air apeuré
Pour qu’elles puissent enfin respirer : j’avance…

Pour qu’elles connaissent une autre enfance
Pour qu’elles ne s’endorment plus dans la peur
Qu’elles sachent enfin ce qu’est le bonheur
Je m’accroche, je serre les dents et j’avance…

Je veux hurler et briser ce lourd silence
Derrière lequel je refoulais mes hantises
Que d’avoir trop bu il ait encore une crise
Pour le laisser avec son ivresse, j’avance…

Parce que ras le bol des liaisons à outrance
Des rendez vous clandestins à peine cachés
Pour lesquels je ne pouvais même pas me fâcher
Pour lui et toutes ses maîtresses, j’avance …

La vie ne nous a pas accordé de cadeaux je pense
Mais toutes les trois nous allons enfin revivre
Oublier justement que vivre n’est pas survivre
On se tient la main les puces et …ON AVANCE …

Un désastre: ma vie était un désastre.
Je me devais de réagir, de me battre contre cette situation injuste, cette existence de merde…

J’avais envie de hurler:
« Mais laissez-moi être heureuse.
Pourquoi n’ai-je pas droit au bonheur comme tout le monde ?
Pourquoi est-ce que cela m’arrive à moi ?
A mes puces ?
Que va-t-on devenir ? »
Et de penser qu’il va partir, c’était le cadet de mes soucis.
Mais briser une famille, toucher à l’avenir de mes poupées, ça il n’avait pas le droit.
Mais de quoi a-t-on le droit maintenant en 2017 ?
Le droit de se taire et de subir !

10 mai

Je me rends compte que ma communion avec mon clavier me fait un bien fou.
J’arrive à exorciser ma peine et à faire le point.
La vie continue autour de moi mais j’ai comme l’impression d’être ailleurs, en dehors de tout ça.
Le travail, le ménage, le net, ma poterie…
Tout me passe au-dessus de la tête.
Je ne sais plus faire qu’une chose : penser et encore penser.
C’est à peine si je me nourris et pourtant mon corps décharné sonne l’alarme.
Alors j’engloutis un sandwich sans aucun goût, sans aucune envie.
Je l’engloutis tout simplement, parce qu’il me faut me nourrir.
Je n’ai même pas le courage de le terminer.
Je me rabats sur mon paquet de cigarettes.
Je sais : ce n’est pas la solution mais ça me calme.
Enfin c’est l’excuse que je me trouve.
De toute façon toute excuse est bonne à prendre et elles sont faites pour s’en servir.
J’ai de la chance cette après midi d’être seule au bureau.
Seule pour penser.
Seule pour écrire.
Seule pour pleurer.
Enfin seule avec mon clavier et mes cigarettes…

Il faudra que je me réorganise avec ce qu’il me restera dans l’appartement.
Il s’en va mais pas sans rien évidemment : fallait pas rêver…
Je vais devoir acheter et acheter des biens de première nécessité : séchoir, lit, machine à lessiver (la mienne, toute neuve pourtant, a été remisée à la cave au début du mariage mais serait en panne : saura-t-on la réparer à moindres frais ?)…

Et les courses ?
Comment vais-je faire les courses ?
Je n’ai ni voiture ni permis.
La vie était facile avec lui : on se rendait à l’hypermarché, on dépensait sans compter et on rentrait avec le coffre rempli de victuailles.
De cadeaux pour les enfants.

Mais maintenant ?
Je vais devoir compter le moindre sou.
Ce n’est pas la pension alimentaire qu’il versera pour les filles qui m’assurera le même rythme de vie qu’autrefois.

Le loyer va certes diminuer mais si peu.
Les factures d’électricité, d’eau, de téléphone, les assurances incendie ou autres, les plans d’hospitalisation, la cantine des filles, …

Mon Dieu, ma tête tourne et mon crâne bourdonne.

Et les vacances ?
On avait réservé pour les vacances.
Nous devions partir camper en août en Auvergne, tous les quatre.
Avec les frais du notaire, du divorce, l’indispensable à racheter, je ne pourrai pas.
Comment vais-je expliquer à deux petites puces de trois et six ans que parce que papa et maman se séparent, elles n’auront pas droit de partir en vacances.

De toute façon on partait en vacances en voiture.
Et je n’ai pas de voiture.
Il s’est bien proposé de nous y conduire et même de monter et démonter la tente.
Mais il faut de l’argent en vacances.
Et je n’en aurai pas.

Certes mes parents seront là mais ils ne sont plus tout jeunes mes parents.
Ils ont eu leur vie aussi et ont le droit à un peu de sérénité.
Oui ils veulent bien me dépanner, m’aider un peu.
Mais sûrement pas financièrement : mon père n’a que sa pension et ce n’est pas bien gros.

Mon Dieu, je pense, je pense et qu’est-ce que je suis décousue dans mes propos.
Mais il y a tellement de choses qui défilent dans ma tête pour le moment.
J’ai l’impression que tout s’embrouille.

Je devrai normalement toucher mes congés payés entre le 20 et le 25 : je pourrai payer au moins le notaire.
Enfin l’acompte.
Je ne vous dis pas comme c’est cher de divorcer.
Quand on n’est pas dans le cas, on ne s’en rend pas compte.
On n’y pense pas tout simplement.
Parce que cela concerne les autres.
Jamais soi : c’est évident.

On ne pense jamais qu’on va divorcer.
Le divorce c’est pour les autres.
Pas pour soi.
Personne, quand il se marie, ne pense jamais un jour qu’il pourra divorcer.
Que son conjoint passerait son temps à courir le jupon !
Quelle idée !
Qui penserait donc à ça ?

Qui penserait à mettre toutes les factures aux deux noms, par méfiance.
Au cas où…
Au cas où ça craquerait…
Mais personne en se mariant ne pense que ça va craquer.
On pense au bonheur, aux petites fleurs, aux abeilles…
Pas au divorce !
Quelle idée stupide !

Je reprends une cigarette.
Une de plus…
Une de trop…
Une pour oublier, pour soi-disant me calmer…
Je n’ai pas compté le nombre depuis ce matin mais cela doit être effarant.
Un paquet minimum je pense.
Il ne faudrait pas que je me ruine la santé en plus.
Ce n’est pas le moment.

Je discute de mon futur divorce avec l’une ou l’autre collègue histoire de faire sortir le maximum mais au bout du compte, je me rends bien compte que tout reste là, bloqué comme une grosse boule de poils indigeste, un nœud dans l’estomac.

Il me faudra du tout pour que j’arrive à faire le deuil de ce qui m’arrive, pour que j’arrive à en parler sereinement sans éclater en sanglots.
Du temps oui beaucoup de temps mais je n’en suis qu’au tout début.
C’est un chemin sinueux, inconnu, plein d’embûches, d’amertume, de rancœur, de souffrance, de souvenirs.
Mais c’est aussi un chemin qui déborde d’espérance, de joie de vivre, d’une nouvelle existence qui se prépare.
Je dis ça mais pour le moment franchement je ne n’y crois pas beaucoup.
J’écris ça justement pour me rassurer.
Pour me donner bonne contenance.
C’est tout.

Ce soir, je rentrerai comme tous les jours.
Il viendra me chercher au travail puis on se rendra à l’école des puces.
Je préparerai le repas, les habits pour le lendemain.
Je passerai sur le net pour essayer d’oublier.
Oublier que demain, enfin demain en sens large du terme, ce sera différent.
Ce ne sera plus ça.
Ce sera certes autre chose mais ce sera.
Et il me le faudra l’accepter.
Sans rien dire, sans broncher.
Parce que la vie le veut ainsi.
Tout simplement.

11 mai

Pauline dormait encore profondément ce matin vers 7h20.
Le doux sommeil d’un ange, d’une petite fille de 3 ans et demi qui se trouvait encore si bien au fond de sa couette.
Elle ne daignait pas que son père la lève et l’habille ce matin et prise de cours par le temps qui filait – nous devions partir un quart d’heure plus tard et j’étais affairée à vêtir Manon , de plus je devais garnir leurs cartables – j’ai demandé à Vincent de s’en charger et pour une fois de m’aider tant soi peu.
Il s’en est suivi des crises de colère, de larmes vu le manque de patience plus que manifeste du « paternel ».
Il l’a secouée comme un vieux prunier, il l’a frappée à maintes reprises.
Pas fort, des tapes légères mais des tapes tout de même.
Elle hurlait, sanglotait et Manon affolée est venue à sa rescousse pour porter secours à sa petite sœur.
Mais hélas, elle a dû faire demi-tour au risque de se faire massacrer elle-même et je suis accourue pour reprendre les choses en main.
Enfin j’ai essayé avec mon amour de maman.
Avec moi, ma puce s’est tout de suite apaisée et s’est laissé vêtir sans le moindre ronchonnement.
Je me dis de plus en plus que les relations s’altèrent et qu’il est temps, archi temps qu’il se casse.
Qu’il dégage de notre vie.
Je ne supporte plus cette brutalité, cette violence, ce manque de patience et de compréhension vis-à-vis de mes filles.
Comment peut-on avoir une telle attitude face à un petit bout de 3 ans ?
C’est impensable.
Odieux.
Criminel.
Il tue son enfance, sa candeur.
Il tue sa vie.
Il tue notre vie.

J’attaque ma énième cigarette de la matinée.
Je ne compte déjà même plus.
Les événements de ce matin m’ont survoltée et j’éprouve beaucoup de difficulté à me calmer.
A me retrouver…

Comme hier j’ai mangé mon sandwich.
La même garniture.
Pourquoi changer: de toute façon je ne fais que l’engloutir sans aucun goût.
Je suis incapable de me rappeler la saveur qu’il avait.
Comme tous les jours, je l’ai trouvé simplement insipide.
Je l’ai avalé: c’est tout.

Au bureau, j’ai été fort occupée ce matin: beaucoup de plaintes, de doléances de la part des habitants.
Ça m’a occupé l’esprit de ne plus penser à mes problèmes, mes angoisses.
Ça meublait quoi.
Heureusement finalement qu’il y a le travail pour empêcher de sombrer un peu plus.
C’est surtout durant la pause de midi que le temps me paraît le plus long et le plus pénible à supporter.
Je me retrouve seule dans le bâtiment avec juste comme compagnie mes pensées sombres.
J’écrase ma dernière cigarette.
Pas la dernière de la journée.
La dernière que je viens de fumer.

J’ai essayé d’oublier en réalisant des réussites sur l’ordinateur.
Vous savez ces jeux de cartes auquel on joue quand on n’a rien d’autre à faire.
L’ordinateur gagne tout le temps.
Ou c’est moi qui n’arrive pas à me concentrer et laisse passer des occasions.
A quoi bon se poser ce genre de questions de toute façon.
C’est juste pour nier le temps qui ne s’écoule plus.

Avant je dessinais sur le temps de midi.
Je dessinais énormément, vite et bien.
Cela fait plus d’un mois que je n’ai plus touché à un crayon.
Plus de goût non plus pour dessiner.
C’était la fête des mères dimanche passé: j’avais commencé un superbe cœur sur lequel on pouvait lire l’inscription « bonne fête maman ».
Il est toujours là enfoui dans mon sac.
Oublié. Inachevé.
Maman attendra: elle comprendra…
Elle comprend toujours maman de toute façon.
Heureusement que j’ai ma maman.
Que ferais-je sans elle?
Je serais vraiment seule avec tous mes problèmes.

Ce matin, une amie m’a téléphoné.
J’ai parlé et parlé.
Cela me faisait du bien de tout raconter, même si je le lui racontais pour la troisième ou quatrième fois.
Elle m’écoutait et c’était relaxant, divin, planant.
Je vidais mon sac comme je l’ai fait tant de fois ces jours-ci.
Mais il n’y aura jamais trop de fois où je pourrai le vider.
Il faut que cela sorte et sorte encore.
Ce ne sera jamais assez.

Je rallume une cigarette.
Une de plus.
Et le travail va reprendre…
Comme tous les jours…
La routine quoi…
Les coups de fils, les doléances des habitants….
Cela me permet d’oublier et de trop penser

12 mai

Une fin de journée mémorable que celle d’hier.
Manon était toute l’après-midi en train de répéter pour son spectacle de danse de dimanche prochain.
Vincent devait venir me rechercher au travail à 17 heures et ensemble aller récupérer notre grande fille à l’auditorium.
A 16h40: il me sonne.
Depuis plusieurs jours, il avait découvert, oh horreur, du sang dans ses selles.
Mais là c’est catastrophique.
De véritables hémorragies sanguinolentes de toutes les couleurs: noires, rouges….

Il me demande donc d’aller reprendre notre puce à son cours de danse.
Je quitte le travail dix minutes plus tôt afin de ne pas rater mon bus.
Mon bus?
Quel bus?
Je me rappelle soudain: grève des bus!!!
Flûte et reflûte.
Je me rends donc à pied jusque là et je peux vous assurer que ce n’était pas tout près du tout.
Je prends mon courage à deux mains et je marche et je marche …
J’arrive heureusement à temps mais toute essoufflée d’avoir quasiment couru sur tout le long du trajet qui m’a semblé interminable.
Les répétitions ne sont pas encore achevées mais après un quart d’heure, je retrouve ma fille.
Le temps de la rhabiller et de quitter les locaux : il est 18 heures.
Elle grelotte: son père ne lui a pas laissé de veste et elle ne porte qu’un petit chandail.
Le temps est doux pour la saison mais les soirées sont encore fraîches.
Je téléphone à une compagnie de taxis et vers 18h30, nous voici toutes les deux de retour au bercail.

Là j’apprends par ma petite Pauline de 3 ans et demi qu’elle a vu le « postérieur » de son père plein de sang.
« il saignait du pepette comme moi je saigne du nez » m’a-t-elle dit.
Je n’y prends pas garde trop énervée par nos courses folles de cette fin d’après midi.

Ce matin en arrivant, je raconte les faits à ma chef au travail.
Et elle me lance horrifiée et complètement scandalisée:
« Mais Carole, te rends-tu compte de ce qu’il a osé faire?
Montrer son derrière à ta fille et en plus plein de sang.
Tu fais ce que tu veux, je ne me mêle pas de ta vie avec Vincent mais fais gaffe à tes filles.
Vincent et toi je m’en fiche mais prends garde avec tes filles.
Je t’aurai prévenue mais réfléchis à ce qu’il a fait. »

Avec le recul je prends conscience de ce qu’il s’est passé hier.
Je me vomis de ne pas avoir réagi en tant que maman à cela.
Et du coup, je pense et repense.
Je ne sais plus que faire, comment réagir…
Je suis perdue avec ce drame en plus qui fait basculer mon existence encore plus bas qu’elle n’était.
Je croule encore et encore sous mes inquiétudes…
Mes tourmentes…
Mes angoisses…
Mes remords de ne pas avoir réagi…

En début de matinée, Vincent a daigné se présenter aux urgences de l’hôpital afin d’expliquer les pertes de sang qui l’anéantissaient .
Les infirmières lui ont fait un prélèvement sanguin et il attend patiemment les résultats afin de savoir si on va devoir lui faire une gastroscopie ou non.
Hier il voulait rencontrer son médecin traitant mais j’ai pris les devants et l’ai contacté moi-même par téléphone.
Le docteur, très poli, m’a expliqué que, face à ce genre de problème, il était plus qu’incompétent et que mon mari devait se présenter aux urgences de l’hôpital le plus rapidement possible.
A la place de Vincent, il y a longtemps que j’aurais demandé des examens plus approfondis mais il a préféré attendre ce matin pour y aller.

Vincent vient d’obtenir ses résultats: il doit repasser donc une gastroscopie demain vers 15 heures.
D’après les médecins, il aurait perdu beaucoup de sang.
Trop je suppose.
Et toujours d’après eux, cela proviendrait de quelque part, plus haut que le colon.
Peut-être encore des ulcères au niveau de l’estomac: qui sait?
Toujours est-il que je vais devoir aller rechercher les puces à l’école demain après midi.
Non: elles sont en maternelle et tant pis si elles manquent l’école, je les récupérerais à midi car Vincent est là et la voiture aussi!!!

Je me retrouve encore seule comme souvent devant mon clavier.
Et toujours mes fameuses cigarettes …
Que ferais-je sans elles?
Encore une journée qui s’achève, pareille à la précédente.
Ni pire ni meilleure.

Je n’ai toujours de nouvelles de l’obtention de l’appartement de Vincent.
Ça devient long.
Long avant qu’il ne déménage.
Qu’il se casse…
Qu’il quitte enfin notre vie…

Je m’en retourne à mes réussites..
Pour oublier…
Pour ne plus trop penser…

Je regarde ma montre: l’après-midi est loin d’être terminée.
Le temps décidément est injuste: certes, il avance inexorablement mais si lentement.
Demain c’est le week-end qui commence.
Je ne pense pas pouvoir écrire.
Du moins autant car je ne suis hélas pas seule.
Enfin pas encore…
Mais je serai avec mes puces d’amour et c’est ce qui compte!!!

Le cerveau en poussière

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Ce récit est une œuvre de pure fiction.
Par conséquent toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Je n’ai quasi aucune souvenance de ces quelques mois ; mon cerveau a été, depuis les faits, lobotomisé chimiquement.
Je suis redevenu « normale » mais qu’est-ce que la normalité ?
Je reste persuadée que je suis normale moi – les autres, je ne sais pas – et que cet internement fut la pire erreur de toute mon existence.

Ce qui suit sont juste quelques réminiscences et des faits rapportés par mon compagnon – j’aurais tendance à le croire vu que je l’aime, mais je reste tout de même sceptique sur la véracité de tout ce qu’il a pu me relater.

Tout aurait commencé quand soudain le monde devint fou autour de moi.
Ce n’était pas moi qui étais cinglée mais les autres.
Les gens, les choses : tous se liguaient contre moi.
Comme dans certains dessins animés, les objets quotidiens étaient dotés bizarrement d’une existence propre et agissaient à leur guise, en dépit du bon sens.

Mon étiqueteuse fonctionnait de façon anarchique.
Elle imprimait des textes que je n’avais pas encodés.
Un message obscur, non décryptable.
De qui provenait-il ?
Qui donc cherchait à rentrer en contact avec moi ?

Le capot de ma voiture se soulevait spontanément alors que je roulais paisiblement sur l’autoroute.
Chaque fois, je m’étais assurée de son état avant mon départ.

Comme d’ailleurs, je vérifiais dix ou vingt fois si mes portières étaient bien fermées.
Je suis allée maintes fois demander à mon garagiste de tout revérifier mais il m’assurait que mon auto était en parfait ordre de marche.

Mon appareil photo se mit en grève: plus moyen de l’utiliser.
Mon « GPS « , après quelques soubresauts de dysfonctionnement, rendit également l’âme définitivement.

Outre ces incidents peu amènes à rester impassible et à la limite du paranormal, d’autres phénomènes se produisirent.
Le conducteur d’une camionnette, stationnée curieusement aux abords de la cité où j’habitais, semblait observer les alentours et épier mes moindres faits et gestes.
C’était un gros « combi » blanc avec des inscriptions étranges sur les flans.

Pourquoi était-il là ?
Qui me suivait ?
Que me voulait-on ?
Qu’avais-je fait ?
Que devais-je faire ?

J’ai même pu apercevoir un matin, au lever du jour, un voisin halluciné qui agitait un mouchoir blanc de son balcon.
Mon Dieu, avec qui communiquait-il ?
Un service d’espionnage ?

Il neigeait ce jour-là paraît-il et j’avais forcé ma moitié à me suivre, à fuir dans la neige en pyjama.
Des voitures aux numéros de plaques étranges revenaient sans cesse sur ma route ou parfois me bloquaient délibérément le passage.
Je passais des heures durant à décrypter la symbolique des plaques.
En commençant par la mienne : NAP, j’étais la réincarnation de Napoléon.

J’analysais tous les chiffres que je rencontrais par la numérologie.
Et selon le résultat obtenu, je changeais de comportement.
Mes réactions en étaient totalement dépendantes.

Et surtout, après une suite invraisemblable de recherches toutes plus logiques les unes que les autres, je découvris le nom et le prénom de ma mère associée au Diable dans le journal local.
Là aussi, pourquoi ?

Le diable me faisait peur et en même temps il m’attirait.
Devais-je faire un pacte avec lui?

De quoi tourner complètement zinzin et surtout de passer pour en être une : tout qui écoutait mes explications incohérentes, aurait pu me prendre pour une « doux dingue ».
Mes amis ahuris m’écoutaient mais me regardaient d’un sourire moqueur.

Et mon compagnon, observateur également des événements, garantissait mes soi-disant délires.
Par peur sans doute de mes réactions imprévisibles.
Il préférait aller dans mon sens, par précaution, peut-être pour garantir sa vie.

Nous croyait-on nous les deux fous: nous n’en sûmes jamais rien.

Une fois, je l’avais réveillé au petit matin pour me rendre avec lui chez un ami opticien, lequel n’a rien compris, ni d’être réveillé quasi en pleine nuit, ni aux élucubrations rocambolesques que je lui énumérais, sans lui laisser le temps de respirer ni réagir.

Ce fut aussi à cette époque que je me suis rendue dans les villages de mon enfance, à la recherche de mon passé volé …
Plus je creusais dans mes souvenirs, plus mon cerveau s’épuisait…
Se demander pendant des heures pourquoi un bâton était en travers d’un chemin ?
Pourquoi certaines statues de la Vierge avaient un serpent sur le pied et d’autres pas ?
Pourquoi?
Puis j’ai commencé à détruire, casser sans raison apparente.

Je me suis d’abord attaquée à mon appartement : j’y ai gribouillé des graffitis partout, même sur la porte qui donnait sur le palier – ce qui m’a valu une plainte des voisins au concierge.
Je leur avais rétorqué pourtant:
« Mon appartement m’appartient, ma porte aussi, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur. Je suis libre d’écrire ce que je veux sur les deux côtés »
Ils me considéraient comme une tapée.
J’ai voulu le vendre, ce fichu appartement, mais les agents immobiliers fuyaient quand au moment de la signature des actes, je m’entêtais à vouloir signer d’une croix, prétendant ne pas savoir qui j’étais, d’où je venais.

J’ai brisé, broyé la montre que mon compagnon m’avait offerte car elle me semblait bizarre, elle devait avoir un défaut.

J’ai éventré les peluches de mes nièces pour y essayer d’y trouver un message secret.
Je me suis essayée à la magie blanche découpant par ci, par là, sans me soucier que je détruisais les biens, les effets personnels des membres de ma famille.

Et enfin, j’ai commencé à délirer vraiment.
Au départ, j’assimilais ma plaque de voiture à Napoléon.
Là, maintenant, j’en étais au point de me prendre pour Napoléon.

Enfin, parfois.
D’autre fois, je me prenais pour ma mère, pour une vengeuse masquée …

Ce délire s’est accentué et a fini par s’accompagner d’idées mystiques.
J’obligeais mon compagnon à aller faire pipi dans le coin du living.
C’était la zone sacrée comme je l’appelais.

C’est vrai que mon homme, parfois se transformait en un ami d’enfance, en mon cousin.
Il changeait de visage, de corps, d’âme.
Je ne le reconnaissais plus. Et quand il avait l’apparence d’une personne que j’exécrais, je le considérais comme un être hostile, malveillant.
Vous ne serez sans doute pas étonné d’apprendre qu’une nuit, il s’est enfermé dans les toilettes pour téléphoner aux Urgences.

Et c’est ainsi qu’on m’a embarquée, saucissonnée sur une chaise, avec une camisole de force.
La psychiatre a lancé des mots :  « délire paranoïaque, crises d’absence et de mysticisme, propos incohérents, enfermement… »
Elle a dit qu’elle allait me soigner et que je ne me souviendrais de rien.

Je suis restée trois jours en chambre d’isolement, sur une table rembourrée et sanglée de partout comme une bête.
Sans communiquer, sans voir personne…

J’ai aperçu mon homme qui essayait en vain de me parler.
Je lui ai hurlé :
« Sors-moi de là, la porte est fermée, je t’aime »

Il paraîtrait  que je ne voulais pas prendre mon traitement, pas nerveuse ni violente non, mais on m’a mis en isolement pour trois jours, pour que je réfléchisse, sanglée comme une bête, abrutie de médocs.

Je n’étais pas folle mais je risquais de le devenir.
Mon homme ne pouvait pas me voir.

On lui avait signalé qu’il avait juste le droit de ranger mes affaires.
Pas me parler ni me voir.

Il voulait m’apporter des fleurs.
Ca n’aurait servi à rien car elles auraient fané avant ma sortie de l’isoloir.

Je l’imaginais dans le couloir,  rangeant mes affaires, retournant discrètement à la porte vitrée de ma cellule.
Il avait mal, mal de notre séparation, de ne pouvoir me voir, me parler, me toucher.

J’ai fini par sortir de la pièce capitonnée.
Il m’avait écrit : une longue lettre sur ma table de chevet.
Une longue lettre d’amour, et puis aussi il avait mis aussi sa photo, avec un poème.

Il m’avait rassuré: il ne me laisserait pas là.
Il avait écrit partout: aux partis politiques, aux médias.
Il voulait qu’on me soigne un peu, pas qu’on m’enferme.
Et là, il était prisonnier aussi.
Prisonnier de mon rapt.
De mon enfermement.

Mais je le savais fort, prêt à soulever des montagnes par amour.
La psychiatre lui avait certifié que j’« allais  » mais très lentement.

Que si elle me laissait sortir, il ferait quoi de moi, il me soignerait comment ?
Qu’il n’y aurait  pas de transfert possible avant quarante jours et surtout qu’elle aurait besoin de huit à dix semaines pour faire le point!

J’allais de mieux en mieux  même si ma paranoïa et mes problèmes de mysticisme étaient toujours présents.
Je radotais et radotais …

« On a été trop loin tous les deux. On n’aurait pas dû jouer avec les choses sacrées »
Ils m’ont interrogée, ligotée et groggy dans des conditions pires que carcérales.
J’aurais bien voulu voir ce que les psys auraient répondu si c’est moi qui avais posé les questions et qu’ils étaient ligotés et sous calmants!!!
Déjà que je détestais la machine judiciaire; je l’ai encore plus en horreur »

Voilà mon histoire touche à sa fin.
Mon compagnon  s’est tellement démené pour me faire sortir que je ne suis restée que trois semaines.
J’ai fait deux rechutes mais moins graves les années qui suivirent parce que j’avais arrêté mon traitement.
J’ai conscience maintenant que c’est à vie.

Je prends mes médicaments régulièrement et tout va bien
J’ai donc retrouvé une vie comme tout un chacun, mis à part le fait que j’ai perdu une grosse partie de mes désirs, de mon ambition.

Je conduis ma voiture pour me rendre d’un endroit à un autre : je n’aime plus de conduire.
Je suis devenu casanière, pas lobotomisée mais presque.
Pas un légume car je vis, je m’exprime mais j’ai perdu une partie de mon âme.

Maintenant que je vous ai tout raconté, je tourne définitivement la page.

Et s’il vous plait, ne dites pas

« Flûte, encore une folle de plus en liberté »

«Trop vraie» pour «Un cœur tendre»

citation-amour

Ce récit est une œuvre de pure fiction.
Par conséquent toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

 1. «Trop vraie» pour «Un cœur tendre»…

Tout a commencé très simplement un soir de septembre. Marie avait le vague à l’âme, une espèce de cafard indescriptible mais pesant, lourd de sa moiteur et du vide qui rongeait son existence. Comme chaque soir, comme à l’accoutumée, elle s’installa devant son PC, zappant les nouveaux messages de son forum préféré, survolant ses mails avec une indifférence qui démontrait qu’en fait elle ne savait guère que faire de sa soirée qui s’annonçait pareille à toutes les précédentes: morne, sombre et surtout empreinte d’un isolement insupportable.
Une amie, enfin plutôt une « cyber-copine », lui avait conseillé de s’inscrire sur un site de rencontres.
Bon, se dit-elle, allons-y et lançons-nous: cela ne peut que me sortir de ma torpeur et puis de toute façon, je ne risque pas grand chose à m’inscrire: le cas échéant, je me retirerais sur la pointe des pieds en supprimant toute trace indélicate de mon passage furtif. Et via un moteur de recherche, elle remarqua l’étendue incroyable de ce genre de sites: ils se succédaient tous là, à la suite, plus racoleurs les uns que les autres. Elle en choisit un totalement au hasard, enfin pas totalement au hasard: c’était belge et elle n’avait pas envie de s’éparpiller dans des conversations futiles et trop lointaines.
« Rendez-vous » – un nom qui sonnait bien en plus – une envie de passer le cap des discussions virtuelles …
Avant d’ailleurs de passer au stade de l’inscription définitive, elle survola les rubriques, inspectait les profils avec une curiosité amusée, un détachement certain aussi.
Puis, puisque rien ne s’obtient en restant les bras croisés, elle respira un bon coup, une bonne bouffée d’oxygène entre deux autres de son sinistre poison.
Pseudo: cela commence fort car que choisir? Un surnom détermine la vue que les autres ont sur vous, le reflet de votre personnalité profonde, de votre être entier.
Ce n’est pas un terme qui se choisit à la légère comme on achète un camembert, sans avoir examiné toutes les conséquences qu’il pourrait entraîner en cas de mauvaise perception.
« Trop vraie »… Oui, cela sonnait bien, vrai justement et incitait à la curiosité, à se demander quel genre de petite bonne femme puisse bien se cacher derrière un tel nom d’emprunt si peu banal.
Marie « Trop vraie » remplit consciencieusement toutes les rubriques, n’hésitant pas à s’étendre longuement sur ses valeurs morales et physiques, sur ses passions ou dégoûts.
Elle s’appliqua également à rédiger un texte de mise en garde afin d’éloigner les opportunistes, les manipulateurs de toutes sortes et surtout tous ceux qui ne rentraient pas dans le moule des desiderata qu’elle s’était construits.
La première heure s’écoula paisiblement, avec quelques alertes de chasseurs en quête d’aventure d’un soir ou d’une nuit et Marie, avec le calme impassible qui la caractérise, les salua mais les remit à leur place poliment.
Et puis « il » arriva… Marie ne savait pas …
Habituée à refréner les pulsions envahissantes des membres, elle était sur le qui vive, le doigt prêt à appuyer sur la touche « bloquer », triste touche qui empêchait les individus peu recommandables de poursuivre un dialogue trop chaud à son idée. Mais sur ce coup, Marie ne bloqua pas. L’être en question était un gars qui, comme elle, avait un sacré coup de blues. Un habitué pourtant car il était inscrit depuis des lustres sur ce site et Marie continua, très méfiante, la conversation récemment entamée.
Un être aussi beau, aussi intelligent, avec autant de tendresse, de charisme ne pouvait rester célibataire sans raison. Il devait y avoir quelque chose de caché là-derrière, se persuada-t-elle tout en continuant à le lire au travers de la valse des mots et des phrases qui se bousculaient sur son écran.
En fait, Marie avait eu une chance inespérée, une chance comme on dit souvent qui ne revient que la nuit où tous les chats sont gris. Elle ne savait toujours pas et pourtant…
Durant des heures, ils s’écrivirent et s’écrivirent encore; leurs doigts volaient sur le clavier.
Le temps filait mais ils ne voyaient rien, n’entendaient rien: ils se racontaient tout simplement… Ils se racontaient leur présent, leur passé car ils ne savaient pas que leur futur, ils l’écriraient sans doute ensemble.
René « Un cœur tendre » – c’était son pseudo – parla longuement de son existence: son père décédé deux jours plus tôt. Son enfance, son adoption, son adolescence, sa vie d’adulte aussi, avec toutes ses joies mais aussi tous ses regrets, toutes ses amertumes…
Marie l’avait écouté avec ses tripes, avec son cœur, elle l’avait écouté tout entière: elle aurait tant voulu sécher ces larmes acides du rebord délicat de ses doigts, abriter, comme une grande sœur l’aurait fait, ce visage meurtri de douleur, de tristesse, d’injustice.
Puis le clavier n’a plus suffi, la « webcam » non plus: il leur manquait la chaleur de la voix, les mots prononcés dont l’intonation seule peut parfois autant réconforter que leur sens profond.
Harassés, fourbus, au milieu de cette nuit de septembre bien entamée, ils se sont dit « au revoir » tout naturellement, comme s’ils s’étaient toujours connus, en se promettant de se rencontrer en ville le lendemain après-midi.
Marie, ce soir-là ne dormit pas dans son lit: elle s’écroula sur le vieux canapé, non de fatigue mais de vouloir terminer la nuit au milieu de ses rêves les plus doux.
René… Un mot, un prénom lui caressait les oreilles tel un tendre baiser au bord du cœur.
Et elle ferma doucement les yeux en songeant aux instants magiques qui l’attendaient quelques heures plus tard…

2. La valse de l’amitié et l’amour…

Vêtue d’un jeans « pattes d’eph » aux multiples empiècements, d’un long pull à col roulé en laine chenille vert bouteille, d’une paire de baskets, Marie a emprunté le bus pour rejoindre son lieu de rendez-vous.
Elle songea qu’elle aurait pu mettre sa petite robe moulante en velours noir, des bas et des escarpins à hauts talons mais elle préféra dans un dernier temps être à l’aise et ignorait que René éprouvait une nette préférence pour les tenues féminines.
René était là au rendez-vous, encore plus beau qu’en photo, plus beau que sur la caméra, plus beau même que dans ses rêves et pourtant qu’il était sublime dans ses douces pensées de cette nuit. Son cœur fragile d’adolescente attardée battait la chamade à tel point que ses jambes frêles et trop fines ne la portaient plus.
Les deux heures lui parurent bien trop courtes et la conversation bien trop superficielle: elle ne vibrait que d’émotions, il ne parlait que de généralités.
Il ne lui prit pas la main, il ne l’embrassa pas. Et quand elle regagna sa maison, un goût amer lui raclait la bouche: il était merveilleux, doucement merveilleux en tous points mais … il y avait un mais: il n’avait montré aucun sentiment apparent si ce n’était un échange purement amical.
Il la rappela le soir. Ils parlèrent de l’enterrement qui avait lieu le surlendemain, et Marie songea qu’elle aurait tant voulu l’accompagner pour le soutenir dans cette pénible épreuve.
Mais fraîchement arrivée dans sa vie, il aurait été indécent qu’elle soit présente.
Elle décida donc d’attendre qu’il la recontacte.
Deux jours après les funérailles, René se manifesta. Marie n’en pouvait plus depuis deux jours à attendre, à guetter désespérément le moindre signe de sa part, ne fusse qu’un petit coucou sur le net, un coucou furtif espérait-elle, mais juste dire que ça allait, qu’il tenait le coup et pourquoi pas qu’il pensait à elle. Mais hélas rien de tout ça.
Donc René se manifesta le jeudi sur la messagerie. René lui demanda d’aller prendre un pot le soir mais Marie ne put répondre que par la négative: ses filles, en week-end chez leur père, étaient de retour et il lui était absolument impossible d’accepter une telle invitation. Marie lui proposa alors de prendre un verre sur la terrasse chez elle, il suggéra d’amener le mousseux et les flûtes.
A une condition : être en robe !!! Marie ne se fit pas prier et se dit à ce moment, je ne referai pas l’erreur de dimanche passé: la petite robe moulante en velours noir, cette fois je la mets.
Marie vit arriver son chevalier servant, muni d’une bouteille de mousseux et de deux flûtes à champagne. Elle le regardait discrètement de sa fenêtre, espionnant chacun de ses mouvements gracieux. Il lui semblait déjà respirer le parfum délicat qu’elle avait senti la veille sur sa peau et un léger frisson lui balaya le corps, du haut du dos jusqu’au bas de ses jambes graciles. Diable, se dit-elle encore une fois et ce n’était pas la première fois, qu’il est beau comme un dieu, quelle prestance. Comment peut-il donc encore être libre?
La soirée se passa agréablement, très agréablement.
Leurs regards se noyaient dans un flot de complicité et d’espièglerie, ils se souriaient non plus comme des amis mais comme deux adolescents qui découvrent les émois d’une passion naissante.
Mais tout cela, Marie le pensait dans son for intérieur et était persuadée que sa perception aveugle était partagée de fait par son compagnon. Pourtant quand René s’en retourna chez lui, Marie n’avait plus ce goût amer de la veille: des flashes empreints d’émotion intense lui martelaient le cœur. Des mains qui se frôlaient, se caressaient délicatement, quelques baisers timides échangés: que de souvenirs délicieusement indescriptibles.
Et le jour suivant, ils se revirent, au même endroit, devant la même bouteille, devant les mêmes verres et la passion se fit de plus en plus dévorante.
Mais le lendemain, René eut des scrupules, se sentant honteusement coupable de laisser Marie croire à son petit nuage rose bonbon. Prenant son courage à deux mains, il lui envoya un SMS exprimant ses regrets sincères pour les égarements de la veille, lui parlant d’amitié et non plus d’amour. Marie eut beau lire et relire ce message: elle était complètement effondrée mais pas refroidie pour un sou. René ne désirait plus que des relations purement amicales alors se dit-elle, laissons le temps au temps.
Marie, cependant, fêta son anniversaire chez René et un ami partageait la fête.
Quand elle découvrit le cadeau qu’il lui avait offert, elle n’en crut pas ses yeux: une montre somptueuse, très féminine, très fine. Tout René quoi. Un bracelet en mailles alvéolées retenait par deux anneaux dorés un cadran ovale et délicat: une merveille…
La soirée se termina en boîte, et Marie malgré ses efforts de séduction ne put compter que sur l’amitié fidèle mais obstinée de son roi de coeur.

3. La valse continue…

Les échanges quotidiens via la messagerie virtuelle était une source perpétuelle de bonheur intense pour Marie. Chaque phrase était gravée soit d’un pétale de rose soit d’une épine acérée. Quelques phrases lui revenaient sans cesse en tête tantôt sources de soupir enivrant tantôt de torrents de larmes intarissables.
« Rassure moi!
Tu n’es pas (trop) blessée?
Tu sais que je serai toujours là pour toi!
J’ai déchiqueté les dernières photos de mon ex.
Je lui ai laissé le choix via SMS.
Ou je les lui renvoyais ou je les déchiquetais.
Elle n’a pas répondu.
Je lui ai renvoyé un SMS en disant « qui ne dit mot consent ».
Si un jour je dois détruire les tiennes, je te poserai aussi la question avant.
Je t’ai dit ça pour rire, andouille!
Toi, tu es trop gentille pour que j’en arrive à ça! «
» Tu vas pas t’attrister sur ton sort!
Parce que tes émoticônes sont tristes!
Si tu es sage, je t’amènerai encore une bouteille de mousseux demain.
Tu préfères qu’on se voit à midi ?
Je t’emmènerai manger un bout alors. »
Et quand elle lui envoyait une animation avec une jeune fille ravissante qui sortait de terre, il lui serinait :
» Si tu deviens vraiment comme elle, je t’épouse! »
Ils mangeaient ensemble couramment chez Marie. Marie mettait les petits plats dans les grands, essayant de se surpasser sans jamais le décevoir. Et les journées passaient ainsi, se ressemblant trop seulement. Ils continuaient à se parler et de tout et de rien.
Il lui arrivait d’essayer aussi de se justifier.
« J’ai un tempérament de passionné et j’ai besoin de passion dans le couple. D’ailleurs, la passion est le moteur de l’amour. Mais malheureusement la petite étincelle, elle est là ou elle n’y est pas. Si elle y est, la passion naît. »
Vers la mi-octobre, ils retournèrent sur « Rendez-Vous », Marie pour oublier l’amour insensé qu’elle éprouvait pour René et lui, pour trouver enfin l’âme sœur au grand désespoir de Marie qui pleurait tous les soirs en cachette. Marie … René … En recherche mais pas ensemble apparemment… Il rencontrait des nanas et lui racontait ce qu’il vivait avec elles. Elle pleurait, pleurait mais ne lui disait pas.
Elle lui parlait de ses contacts mais chaque fois, il leur trouvait des défauts et les semaines passèrent dans la tristesse amère, les regrets des premiers jours engloutis dans un passé irrémédiable. Marie perdait un peu les pédales il faut dire: René « chassait » de plus en plus, et lui relatait tout. Marie pleurait de tout son saoul chaque soir.
La messagerie était devenue pour elle une torture de tous les instants.
Paulette, Nikky, Choupette, … : des conversations intimes, des rencontres se succédaient à un rythme d’enfer. René sortait avec l’une, une semaine. Une autre quelques jours et la troisième, inaccessible, le rendait amer et désemparé. Mais chaque fois, il y croyait dur comme fer et en communiquait tous les détails à sa « petite sœur » … Il projetait même de renouer avec son ex ! Mais les relations se faisaient, au fil des semaines qui s’égrenaient paisiblement, plus éphémères, plus superficielles et Marie reprenait espoir.
René se rapprocha doucement de Marie. Finis les rendez-vous et les recherches virtuelles de l’âme sœur : il lui avoua qu’il l’aimait depuis toujours, au départ certes comme une petite sœur. Qu’il avait eu peur qu’une relation ne brise cette amitié. Mais il l’aimait…
Noël passa, le nouvel an également et au milieu des festivités de fin d’année, ils semblaient heureux et profiter de chaque minute intense de bonheur, de plénitude, de sérénité. Mais aussi bien Marie que René étaient, physiquement et moralement parlant, au bout du rouleau. La valse de l’amitié et de l’amour était loin d’être achevée…
Début janvier, le cinq exactement à cinq heures vingt et une du matin, René annonça à Marie qu’il voulait redevenir son « grand frère », un simple ami mais qui lui sera toujours fidèle en amitié. Il précisa également qu’il ne rechercherait personne dans l’immédiat pour partager son existence. Mais que c’était FINI entre eux deux, FINI…
Marie pleura et pleura…des heures, des jours, des nuits durant.
Son cœur se déchira en mille morceaux, son cerveau chavira tel un navire égaré en pleine tempête sur l’océan déchaîné de son existence anéantie. Marie sombra pendant un mois, ne laissant pourtant rien apparaître à celui qu’elle appelait son « grand frère » mais à chaque porte refermée, à chaque départ, elle éclatait en sanglots jusqu’au petit matin.
Quand elle passait le week-end chez lui, ils dormaient ensemble mais chacun sur le bord du lit et Marie somnolait mais ne s’endormait pas réellement, épongeant chaque goutte de sang qui s’écoulait doucement de son cœur poignardé.
Février enfin arriva. Était-ce la Saint-Valentin qui approchait? Était-ce la peur de passer une fête des amoureux en solitaire? Toujours est-il que René faisait de plus en plus de projets avec Marie, des projets de vie commune à long terme, en amis certes.
Il lui proposa la semaine précédant la Saint-Valentin de la passer avec lui amicalement, pas tout seuls chacun de leur côté. Marie ne se fit pas prier surtout que depuis quelques jours, elle sentait des changements subtils dans l’attitude de son « grand frère ».
Deux jours après cette curieuse demande pour le moins insolite, René mit un terme définitif à la valse de l’amour et l’amitié. Marie , il l’aimait, oui , il l’aimait … Cinq mois à se chercher sans se trouver…
Les deux sentiers sinueux qui, parfois, avaient eu tendance à prendre une autre direction, au bout d’une clairière, d’un bois ombragé, enfin s’étaient retrouvés, pour ne plus se quitter et ne former qu’un seul chemin. Un chemin qui ne semblait plus avoir de limite, plus de fin…

 

Je t’aimais pourtant, tu sais

teckel

Ce récit est une œuvre de pure fiction.
Par conséquent toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Je me souviens très bien du jour où elle a débarqué dans mon existence. Je devais avoir tout au plus douze ans, peut-être un peu moins, ce n’est pas un détail primordial.

Je passais trois jours de vacances vertes dans une ferme porcine de la région, chez ma meilleure amie de l’époque. Une condisciple de sixième primaire que je ne devais plus revoir par la suite.

A la fin du séjour, mon père, en venant me rechercher, m’avait posé cette question étrange :

— Marie, nous avons bien réfléchi, ta mère et moi allons t’offrir la balançoire dont tu brûlais d’envie depuis toujours. Mais nous voudrions connaître avant tout ton avis, histoire de ne pas commettre une bêtise irréparable. La préfères-tu en tubes métalliques ou alors plutôt du style rustique, en gros troncs d’épicéa ? C’est à toi de voir, nous te laissons le choix.

A savoir si je la voulais en métal ou en sapin. Je m’en fichais éperdument : c’était un chien que je souhaitais. On m’avait promis un cadeau pour mon diplôme de fin de primaires et pour moi, c’était un chiot et rien d’autre. Comme je ne lui répondais pas, et pour cause, il a demandé à mes hôtes s’il avait l’autorisation de ramasser par terre, une dizaine de branches, sur leur vaste propriété. Pourquoi des bâtons : des œufs, du lait, du lard, j’aurais compris, c’était une grosse ferme d’élevage, mais là, mon paternel me sidérait par ses drôles de lubies. Passons, il a toujours été un peu original, et c’en était encore une sacrée preuve.

De retour à la maison, j’avais couru dehors pour découvrir mon cadeau. Mais non, le gazon était vide… Je n’avais pas besoin de vérifier par deux fois: c’est le truc inratable, le coup dans l’œil. Sérieusement, ils ne manquaient pas de culot pour me tromper de la sorte.

—Maman, papa, je suis descendue dans le jardin et rien : pas de balançoire. Où est-elle ? Vous ne l’avez pas encore montée, installée ? Pourquoi cet interrogatoire stupide tout à l’heure si c’est pour ne rien m’offrir ? J’avoue ne pas vous suivre !

Ils ne m’ont pas répondu, ils se sont bonnement regardés, le sourire en coin, en se pinçant les lèvres pour ne pas éclater de rire. Je ne me suis rendu compte de rien, trop énervée, trop concentrée sur ma déception. Ce n’était pas une grande désillusion puisque finalement, je ne désirais pas cette escarpolette, c’est un jouet pour gamines. Je rêvais naïvement d’une petite boule de poils, ce n’était pas grand-chose pourtant. Un toutou de rien du tout, pas un gros, non, un microscopique, un riquiqui ! Qui ne prendrait pas de place, mais qui aurait été à moi, réellement à moi…

Mais les adultes ne comprenaient rien, du moins c’était mon opinion à l’époque.

Soudain, un petit gémissement parvint à mes oreilles, et je me suis retournée, découvrant une mini-saucisse rousse toute frétillante à mes pieds, qui me léchait minutieusement les orteils.

Duchesse a donc débarqué ce jour-là dans ma vie avec son caractère entier de teckel : elle était affectueuse – parfois trop, espiègle, gaffeuse mais surtout têtue. Je l’adorais, j’en étais bleue.

Les vacances d’été se sont écoulées bien trop rapidement, exclusivement elle et moi, moi et elle. Nous étions inséparables. Deux mois de jeux, de câlins, de partages : j’étais heureuse. Tout naturellement…

Et puis, le temps a repris son cours avec l’école qui recommençait, les devoirs le soir en rentrant. Je m’occupais toujours autant de ma « pupuce », mais quelque chose s’était cassé depuis la reprise du collège : ma mère, profitant de mes absences, se l’était entièrement appropriée. Ni plus ni plus moins : ma duchesse était devenue sa princesse, plus la mienne. Et de statut de chienne, elle passa à celui de petite sœur. J’étais fille unique, pourrie gâtée et je n’avais pas l’habitude de partager l’affection, l’attention de ma mère. Je me suis dit que ce n’était qu’une passade, juste l’attrait d’une nouveauté, un jouet que l’on va prendre un instant et puis abandonner après ….

Je me trompais : cette merguez, insidieusement, a pris ma place au sein de la famille, me reléguant loin derrière, comme l’enfant née d’une première union. Je me suis sentie rejetée, abandonnée. J’étais devenue comme invisible et elle, le centre d’un monde qu’elle régissait parfaitement, avec une maîtrise canine insoupçonnable.

Rien n’était trop beau pour elle : des manteaux luxueux, si onéreux que j’en avais honte quand il m’arrivait de la promener dans le quartier populaire où j’habitais. Je dis bien, « il m’arrivait », car c’était une faveur qui m’était accordée occasionnellement.

Il n’était pas question de la nourrir aux croquettes: uniquement de la viande fraîche, des carottes et du riz. Le soir, alors que j’attendais impatiemment de souper, l’estomac dans les talons, je devais nettoyer la hure cuite à l’eau en retirant précautionneusement le gras, la couper en petits morceaux et enfin la mélanger avec les légumes et les féculents. L’odeur était franchement répugnante et me donnait systématiquement des hauts le cœur, carrément des envies de gerber. C’est seulement après cette opération culinaire et quand le hot-dog à quatre pattes avait daigné vider son écuelle – en prenant bien son temps comme par hasard – que l’on pensait à moi et à ma faim. Coucou, je suis-là, avais-je envie de hurler dans la cuisine.

Ma mère sortait machinalement une boîte de « Miracoli » de l’armoire ou me cuisait en vitesse une côtelette bien graisseuse et c’était bon ainsi. J’avais ma pitance et je devais m’en contenter : point barre et surtout, ne rien dire, ne pas m’insurger sur le contenu plus qu’élémentaire de mon assiette. Et si je n’étais pas contente, c’était le même prix.

Durant le repas, les dialogues tournaient invariablement sur les exploits du cabot.

— Duchesse, ce matin, a poursuivi l’horrible chat de la voisine qui avait eu l’outrecuidance de s’aventurer sur son territoire Figure-toi qu’elle était tellement enragée de cette intrusion, qu’elle a sectionné de multiples coups de dents bien acérées les tiges du lilas. Après son passage, il ne restait absolument plus rien de cet arbuste. Quel chien de garde on a, une petite merveille !

J’aurais légèrement piétiné son parterre de fleurs en tentant de récupérer un ballon égaré, la sanction serait tombée immédiatement comme un couperet. Mais pour ce clebs, détruire notre végétation relevait d’un exploit à inscrire au livre des records. Evidemment, la performance était colportée des jours durant auprès de toutes les voisines de la rue, du quartier et ensuite dans les grandes surfaces, comme si la caissière allait être intéressée par ce genre de prodige.

Certes, elle évoquait aussi sa fille – moi en l’occurrence – en la décrivant comme une paresseuse qui n’étudiait pas, une impolie qui leur répondait insolemment, une menteuse, une voleuse… Elle en rajoutait encore et encore, sans se rendre compte que c’était mon éducation qu’elle dénigrait.

Les années ont passé, renforçant, aggravant le fossé irrémédiable entre elles deux et moi, l’enfant réel de la famille. Mon père ne réagissait pas : je n’ai jamais su s’il en était conscient ou s’il fermait les yeux par dépit, pour avoir la paix tout simplement. Il a toujours été l’ombre de son épouse, un pantin soumis à sa solde et à ses caprices.

Je n’oublierai jamais le fameux épisode de cet orage qui avait entraîné des remontées boueuses dans la cave. Mes parents s’étaient rendus chez le vétérinaire – tiens donc, comme par hasard – pour le vaccin annuel de cette « charmante » bête. Quand l’inondation a soulevé les plaques de fonte, lorsque le linge a commencé à flotter partout dans un mélange de vase nauséabonde, j’ai entrepris de leur téléphoner afin de les avertir. Ils patientaient dans la salle d’attente et plusieurs clients les précédaient.

— Maman, il y a un orage à la maison et plein d’eau brunâtre dans la cave. Ta lessive surnage dans un mélange de flotte et de gadoue. Tous mes romans vont être trempés et irrémédiablement abîmés. Il faut absolument que vous reveniez d’urgence.

— Débrouille-toi comme tu peux, mets une paire de bottes en caoutchouc et ramasse les vêtements. Pour l’eau, prends un seau et écope. Ce n’est pas compliqué: tu remplis, tu vides, tu remplis, tu vides… Nous, nous ne pouvons quitter le cabinet avec Duchesse. C’est extrêmement important de la revacciner, bien plus que ton inondation ridicule. Tu es grande assez pour assumer, prends tes responsabilités. Nous, nous sommes bloqués avec le chien et il est hors de question d’y retourner demain.

Et elle avait raccroché, me laissant dans la merde, c’est le cas de le dire !

Quand ils sont rentrés deux heures plus tard, j’avais tout nettoyé impeccablement. Mes livres détrempés n’avaient pas résisté au naufrage et avaient fini dans la poubelle, triste destin. Je pleurais amèrement : elle avait haussé les épaules, en rigolant.

— Ce n’est que du bête papier sans aucune valeur, il n’y a vraiment pas de quoi pleurnicher comme tu as l’art de le faire. Imagine un peu si Duchesse avait eu un accident, ça au moins…

À quoi bon rétorquer, à quoi bon argumenter ?

Duchesse est âgée de huit ans maintenant. Huit années de domination, de dictature, de présence biophage. Elle a torpillé mon adolescence. Elle a fait de mon destin un jeu de patience dont j’ai perdu les pièces principales.

Hier soir comme de coutume, ma mère m’a tenu un discours imperméable, le même qu’avant-hier, qu’avant avant-hier, le même depuis des mois désormais.

— Marie, il est vingt et une heures ! Dégage du fauteuil à présent, dis-nous au revoir et monte te coucher. Duchesse doit prendre ta place : n’oublie pas que c’est son siège et pas le tien.

Allez, dépêche-toi, elle attend !!!

C’est de trop, je n’en puis plus : je suis littéralement au bout du rouleau. Mes facultés mentales sont au point zéro, la dépression me guette. Il faut absolument que cette salope dégage d’ici, par belle ou par laide. C’est une question de survie.

Mes parents sont absents à cette heure, ils se sont rendus au supermarché : la pauvre bête n’a plus de viande en réserve, elle risque de mourir de faim n’est-ce pas ?

N’importe quoi, ce n’est plus un cervelas, mais une mortadelle, tellement cette truie est grasse.

Tiens, elle dort paisiblement dans son panier, la charogne.

Je saisis négligemment un plaid écossais qui traîne sur une bergère et lui enveloppe la gueule par surprise, en serrant très fort, très très longtemps.

Je sens son corps qui se défend contre la mort imminente,. Elle se débat de toutes ses forces, en se contorsionnant violemment. Au travers de la couverture, elle tente désespérément de me mordre, mais je tiens bon; le tissu épais, fort heureusement, protège mes mains. Puis des soubresauts, des spasmes saccadés au départ, qui s’amenuisent au fil des minutes…

Elle ne bouge plus : c’est fini. Je l’observe attentivement, soulagée et profondément triste à la fois. Une larme que je ne puis contenir, coule le long de ma joue. J’ai envie de pleurer, c’est plus fort que moi et je finis par fondre en sanglots.

— Désolée, ma vieille, mais c’était toi ou moi. Je t’aimais pourtant, tu sais, je t’aimais vraiment. Je n’ai pas eu le choix. Disons que c’était de l’autodéfense, un crime nécessaire !