L’affaire Tina 

15 mai 2014 – 07 heures
Roger fut tiré de son sommeil par une sonnerie stridente. Il se mit à maudire son réveil avant de se rendre compte que c’est son portable qui émettait cette tonalité agaçante.
Encore un vol ou un mort sans doute, un de plus cette semaine.
Ce n’était pas encore demain qu’il pourrait s’octroyer quelques jours de congés amplement mérités.
Le temps d’enfiler en vitesse une tenue décente et le voilà arrivé sur les lieux.
La victime, Madame Christina de Cardona dite Tina, une dame d’une quarantaine d’années, gisait sur le sol, le corps disloqué par une chute de quinze étages.
Un suicide tout simplement apparemment: rien qui n’indiquait des traces de lutte ou de violence quelconques.
Le médecin légiste établit l’heure de la mort qui remontait à une demi heure à peine.
Le visage de la femme, quoique tuméfié, reflétait une expression de tristesse, de dépression manifeste. Comme par hasard, les voisins n’avaient rien vu, rien entendu.
De toute façon, la victime vivait seule, séparée de son époux depuis 2 mois.
Elle n’avait sans doute pas accepté la situation et avait décidé de mettre fin à ses jours.
Une affaire qui serait vite classée, songea-il en contournant le cadavre.
Mais bon, c’était une mort violente et le corps serait autopsié.

15 mai 2014 – 07 heures 45
Un rapide coup d’œil dans le luxueux appartement le conforta dans ses premières conclusions.
Le sol était jonché de linge sale, d’ordures diverses. Par contre, peu de reliefs de nourriture.
Juste un bac de crème glacée fondue, à peine entamé.
Le combiné réfrigérateur-congélateur ne renfermait d’ailleurs que des pots de glace.
A croire que la victime ne s’en nourrissait exclusivement.
Un régime très étrange se dit-il mais quel rapport avec ce suicide?
Il n’en voyait aucun a priori. Cependant, il décida de faire analyser le contenu du bac entamé par le laboratoire scientifique qui travaille pour les forces de l’ordre.
Dans la salle de bain, l’armoire à pharmacie ne révéla rien de spécial: pas d’anxiolytiques ni d’antidépresseurs. Un tube d’aspirine, des pansements, des cotons tige et une boîte vide qui aurait contenu une prescription magistrale de vitamines.

15 mai 2014 – 9 heures 30
Roger songea à quitter les lieux quand arriva un petit homme trapu, légèrement chauve mais complètement insignifiant: Monsieur Antonio Adato.
C’est le veuf paraît-il qui revenait de Rome où il était parti pour voyage d’affaires. Il n’avait pas l’air attristé mais à quoi bon s’en étonner: le couple était séparé et plus aucun sentiment ne les unissait.
Marié sous le régime de la communauté des biens, le mari allait hériter cependant de ce magnifique penthouse acquis durant leur mariage.
C’était Madame de Cardona qui avait apporté la totalité de la somme et donc, si c’était un meurtre, son époux en serait le principal suspect.
Étant en plein ciel, dans le vol Rome-Bruxelles à l’heure du décès, il bénéficiait du plus parfait alibi qui était.

19 mai 2014 – 14 heures
Roger était en train de compulser un catalogue quand on frappa à la porte de son bureau. Une jeune fille gracile, aux longs cheveux blonds, se tenait devant lui, l’air déterminé.
— Mademoiselle, vous désirez?
— Je viens vous parler de ma tante Tina, Christina de Cardona qui se serait suicidée hier matin. C’est impossible. Je la connais: jamais elle ne ferait une telle chose.
— Pourtant, il s’agit bien d’un suicide. Nous n’avons décelé aucune marque d’agression. La victime était seule dans son appartement à cette heure. Vu l’état pitoyable des lieux, elle se laissait dépérir et sa chute n’a été que l’issue malheureuse mais justifiée de sa dépression.
— Mon oncle l’a tuée: j’en suis persuadée.
— C’est impossible, il se trouvait dans un avion à cette heure. De plus, il n’a plus vu sa femme depuis deux mois. Le couple ne vivait plus ensemble et jamais les voisins n’ont assisté à des querelles de ménage du temps de leur union. Ce serait un divorce à l’amiable d’après leur notaire. L’autopsie n’a rien révélé et j’avais pensé à faire analyser la crème glacée qu’elle avait mangé avant sa chute mais les résultats se sont avérés négatifs également.
— Saviez-vous que mon oncle avait de gros problèmes d’argent?
— Non, je l’ignorais. Quel genre de soucis?
— Il a investi dans des affaires peu sûres, des placements hasardeux et la ruine le guette d’un jour à l’autre.
— Il n’empêche que nous n’avons absolument aucune preuve contre lui et il a un parfait alibi comme je vous l’ai dit précédemment.
— Creusez, fouillez, fouinez partout mais que diable, il faut le coincer. Je vous le reprécise: ma tante n’a jamais été dépressive et nous en avions discuté ensemble: elle était heureuse de mettre un terme à son mariage. Pour information, c’est elle qui a demandé le divorce.
— Ah bon, cela change tout. Je vais reprendre le dossier et tenter de trouver une faille, une preuve qui nous permettrait d’y voir plus clair. Merci Mademoiselle pour votre visite et surtout pour vos informations. Je vous tiendrai au courant de la suite apportée à l’enquête. Tenez, voici ma carte de visite au cas où vous auriez des renseignements complémentaires à me fournir.
— Merci et à très bientôt j’espère.

21 mai 2014 – 10 heures
Roger avait épluché toutes les pièces de l’affaire et il ne trouvait rien. Mais absolument rien.
Il espérait juste que si Monsieur Adato avait quelque chose à se reprocher, il commettrait une faute, une toute petite faute qui permettrait de le coffrer.
Mais laquelle? Devant ce vide et cette absence totale de preuves, l’attente lui semblait bien trop longue.
Dommage que l’analyse de la crème glacée n’ait rien donné de probant, un « ice crime » aurait été amusant. Non finalement pas drôle du tout, ce jeu de mots.
Roger n’avait pas vraiment le cœur à rire. Et comme l’affaire avait été bouclée, il se voyait mal la rouvrir juste pour un pressentiment d’une nièce.
Quoique… Il aurait bien fait analyser le compte bancaire d’Antonio, demander un relevé détaillé de ses appels téléphoniques.
Le corps de Tina, autopsié, venait d’être rendu à son mari pour inhumation et l’enquête était close.
Roger était en train de réfléchir à cette sordide histoire quand il fut appelé en urgence pour un meurtre sauvage dans une pharmacie du quartier.
L’apothicaire, un certain Monsieur Nestor Vimart, venait d’être découvert assassiné au fond de son officine, le crâne fracassé. Enfin, là c’était un vrai crime à se mettre sous la dent.
Roger se promit de revenir au cas de Christina de Cardona ultérieurement.

21 mai 2014 – 10 heures 30
Nestor Vimart baignait dans son sang et curieusement aucune trace d’effraction.
Il connaissait certainement son meurtrier et lui avait ouvert la porte sans aucune crainte.
L’équipe scientifique était sur place déjà pour effectuer le relevé d’empreintes mais dans un commerce, ce n’était pas ce qui manquait.
L’enquête risquait d’être difficile. Le mobile du crime ne semblait pas être le vol: certes l’armoire aux stupéfiants avait été brisée, comme si on avait dérobé des produits mais le pharmacien avait inventorié le matin même le contenu et l’assassin l’ignorait.
Et manque de pot, rien ne manquait. C’était juste une façon détournée de brouiller les pistes.
Pourquoi donc assassiner un homme sans histoire? Connu de tous dans le quartier, c’était une personne affable, bien à sa place, sans problème apparent.
Après ses humanités au collège Saint-Baptiste, il avait suivi de brillantes études de pharmacie. Il ne s’était jamais marié: sa seule passion était son officine.
Roger en avait marre des enquêtes sans issue: après le suicide de Tina, le meurtre de Nestor…
Pourtant il lui fallait creuser dans le passé de ce brave Monsieur Vimart pour essayer d’y trouver un indice… Commencer par où? Commencer par quand?

23 mai 2014 – 13 heures 30
Roger avait décidé de se plonger à fond dans cette enquête. Il ne savait pas pourquoi c’était important mais il avait l’intime conviction qu’il allait découvrir des faits intéressants.
Le collège Saint-Baptiste pas plus que la faculté de pharmacie n’avaient rien donné.
Élève studieux, Nestor était un étudiant irréprochable. A l’armée, ce fut un milicien effacé, dont personne ne se souvenait. Cette perfection commençait même à irriter Roger qui n’arrivait pas à dénicher un défaut dans le rouage. Il était songeur, en train de relire ses notes quand on frappa à la porte de son bureau.

— Entrez.
— Bonjour Monsieur. Docteur François Ledent. Je viens vous trouver car je travaille à l’hôpital psychiatre de la Venelle et nous venons de remarquer une anomalie dans un médicament que nous avons acheté chez Monsieur Vimart, le pharmacien assassiné il y a quatre jours. Il y a environ deux mois, nous lui avons commandé de la méthamphétamine. Vous allez me rétorquer, c’est de la drogue. Mais la méthamphétamine peut être associée à un usage thérapeutique occasionnel dans le traitement de la narcolepsie et du trouble d’hyperactivité avec déficit de l’attention. Or, comme il n’y avait pas de changement avec la prise de ce traitement, nous l’avons fait analyser et en fait, Monsieur Vimart nous a fourni un placebo. Dans quel but, nous n’en savons rien comme nous ignorons ce qu’est devenue la méthamphétamine qui se trouvait dans son officine vu que nous n’avons rien reçu.

Roger n’en croyait pas ses yeux: l’élément qui manquait lui était offert sur un plateau.
Monsieur Vimart, aussi affable et droit qu’il paraissait, avait commis une faute professionnelle mais dans quel but?
— Pouvez vous me dire ce que la méthamphétamine procure comme effet?
— Sentiment de confiance, de puissance, d’euphorie. C’est une drogue extrêmement puissante et dont le sevrage doit être surveillé étroitement. Mais ici, dans notre clinique, nous savons doser forcément son usage.
— Merci: je vais acter cela de suite et vous avez sans doute permis à notre enquête d’avancer.

23 mai 2014 – 14 heures 00

Roger n’était pas remis de ses émotions quand Alexandra, la fameuse nièce de Tina se pointa dans son bureau. Il ne manquait plus qu’elle: non, il n’avait pas avancé d’un poil de mollet de fourmi dans cette affaire. Non, il n’avait rien solutionné.
— Bonjour , je ne vous dérange pas?
— Non, pas vraiment sauf que j’en suis toujours au point mort.
— Vous m’avez l’air préoccupé pour l’instant. Un autre crime sans doute?
— Oui, mais je ne vois pas en quoi cela pourrait vous être utile que je vous en parle. Ici, ça n’arrête pas, les vols, les meurtres…
Alexandra, un peu curieuse, essayait de lire à l’envers, le nom inscrit sur le dossier et eut un mouvement de recul.
Roger la vit pâlir soudainement.
— Que vous arrive-t-il mademoiselle?
— Il est arrivé quelque chose à Monsieur Vimart?
— Vous le connaissez?
— C’est le pharmacien de la rue Vidoq. Ne me dites pas qu’il est mort?
— Non seulement mort mais assassiné.
— Je dis ça parce que c’était le pharmacien de ma tante.
— Comme c’était le pharmacien de centaines de personnes vous savez…
— Oui mais avant, et depuis des années, elle allait chez Bodol. Elle n’a changé de pharmacie que fin de l’année passée, à la demande d’Antonio et je n’ai jamais compris pourquoi.
— Et vous pensez que c’est important?
— Je ne sais pas. Ce sont toujours mes pressentiments qui me guident et je me trompe rarement.
— Je tâcherai d’en tenir compte dans mes recherches. Vous avez peut-être mis le doigt sur un fait qui m’a paru insignifiant. Je n’oublie pas votre tante, juste que pour l’instant, comme vous avez pu le constater, je suis sur un autre dossier. Au revoir Mademoiselle.
— Au revoir Monsieur et n’oubliez pas: quand j’ai une intuition, c’est qu’il y a souvent une raison.

23 mai 2014 – 15 heures 30
Roger relut ses notes: celle de la visite du médecin, celles d’Alexandra. Et resta songeur.
Il y avait certainement quelque chose d’essentiel qui lui échappait mais quoi?
Si les affaires étaient liées comme le sous-entendait Alexandra?
Il prit son téléphone et sonna au centre où était affecté Nestor lors de son service militaire
— Bonjour, Inspecteur Roger Deltour, Brigade judiciaire de Liège
Une petite question: Nestor Vimart a effectué son service militaire en 1992 chez vous mais par contre est-ce que la même année, vous avez eu un certain Antonio Adato ?
— Non, nous sommes désolés.
— Ce n’est pas grave, je vais continuer mes recherches ailleurs. Bonne journée et encore merci.

Pas découragé pour un sou, il recommence la même démarche au collège Saint-Baptiste.
— Bonjour, Inspecteur Roger Deltour, Brigade judiciaire de Liège.
Une petite question: Nestor Vimart était élève chez vous jusqu’en 1997 mais par contre est-ce qu’un certain Antonio Adato a fréquenté également votre établissement ?
— Antonio Adato: oh oui, d’ailleurs il a été renvoyé pour vol. C’est étrange que vous me dites cela car au départ, nous avions accusé injustement le petit Nestor Vimart et Antonio est venu se dénoncer, sachant pourtant qu’il serait exclu.
— Merci Madame, vous venez, je pense, de m’aider à résoudre un double meurtre.

Roger passa encore un coup de fil à la clinique psychiatrique.
— Docteur François Ledent s’il vous plait.
— C’est lui-même.
— Bonjour, Inspecteur Roger Deltour, Brigade judiciaire de Liège.
Vous êtes passé dans mon bureau il y a deux heures pour une histoire de méthamphétamine. Vous m’avez signalé que le sevrage devait être surveillé étroitement. Puis-je savoir pourquoi?
— La personne peut être sujette à des hallucinations, faire une dépression ou pire avoir des pensées suicidaires.
— Parfait: c’est ce que je voulais entendre. Bonne journée et encore merci.

*******

Antonio fut arrêté sur le champ et ne tarda pas à passer aux aveux.
Nestor qui avait commis le vol au collège lui était redevable d’une dette d’honneur.
Il a fourni des placebos à la clinique psychiatrique et a conservé la méthamphétamine qu’il a placée dans les gélules vitaminées de Tina.
Prises à fortes doses, la pauvre femme s’est retrouvée en manque et on connaît la suite.
Seulement, l’erreur qu’Antonio a commise est de se débarrasser d’un complice gênant: son condisciple Nestor. Sans cela, qui sait, il n’aurait jamais été inquiété.
Roger repensa à l’analyse de la crème glacée et son jeu de mot bidon « ice crime »
Pas si bidon que ça comme jeu de mots en fait car une des autres appellations de la méthamphétamine n’est autre que « ice ».
Mais également le prénom de la victime – curieux mais triste hasard – Tina, autre dénomination de cette drogue meurtrière !
C’était bien au final un ice crime !

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