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Ce récit est une œuvre de pure fiction.
Par conséquent toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Je n’ai quasi aucune souvenance de ces quelques mois ; mon cerveau a été, depuis les faits, lobotomisé chimiquement.
Je suis redevenu « normale » mais qu’est-ce que la normalité ?
Je reste persuadée que je suis normale moi – les autres, je ne sais pas – et que cet internement fut la pire erreur de toute mon existence.

Ce qui suit sont juste quelques réminiscences et des faits rapportés par mon compagnon – j’aurais tendance à le croire vu que je l’aime, mais je reste tout de même sceptique sur la véracité de tout ce qu’il a pu me relater.

Tout aurait commencé quand soudain le monde devint fou autour de moi.
Ce n’était pas moi qui étais cinglée mais les autres.
Les gens, les choses : tous se liguaient contre moi.
Comme dans certains dessins animés, les objets quotidiens étaient dotés bizarrement d’une existence propre et agissaient à leur guise, en dépit du bon sens.

Mon étiqueteuse fonctionnait de façon anarchique.
Elle imprimait des textes que je n’avais pas encodés.
Un message obscur, non décryptable.
De qui provenait-il ?
Qui donc cherchait à rentrer en contact avec moi ?

Le capot de ma voiture se soulevait spontanément alors que je roulais paisiblement sur l’autoroute.
Chaque fois, je m’étais assurée de son état avant mon départ.

Comme d’ailleurs, je vérifiais dix ou vingt fois si mes portières étaient bien fermées.
Je suis allée maintes fois demander à mon garagiste de tout revérifier mais il m’assurait que mon auto était en parfait ordre de marche.

Mon appareil photo se mit en grève: plus moyen de l’utiliser.
Mon « GPS « , après quelques soubresauts de dysfonctionnement, rendit également l’âme définitivement.

Outre ces incidents peu amènes à rester impassible et à la limite du paranormal, d’autres phénomènes se produisirent.
Le conducteur d’une camionnette, stationnée curieusement aux abords de la cité où j’habitais, semblait observer les alentours et épier mes moindres faits et gestes.
C’était un gros « combi » blanc avec des inscriptions étranges sur les flans.

Pourquoi était-il là ?
Qui me suivait ?
Que me voulait-on ?
Qu’avais-je fait ?
Que devais-je faire ?

J’ai même pu apercevoir un matin, au lever du jour, un voisin halluciné qui agitait un mouchoir blanc de son balcon.
Mon Dieu, avec qui communiquait-il ?
Un service d’espionnage ?

Il neigeait ce jour-là paraît-il et j’avais forcé ma moitié à me suivre, à fuir dans la neige en pyjama.
Des voitures aux numéros de plaques étranges revenaient sans cesse sur ma route ou parfois me bloquaient délibérément le passage.
Je passais des heures durant à décrypter la symbolique des plaques.
En commençant par la mienne : NAP, j’étais la réincarnation de Napoléon.

J’analysais tous les chiffres que je rencontrais par la numérologie.
Et selon le résultat obtenu, je changeais de comportement.
Mes réactions en étaient totalement dépendantes.

Et surtout, après une suite invraisemblable de recherches toutes plus logiques les unes que les autres, je découvris le nom et le prénom de ma mère associée au Diable dans le journal local.
Là aussi, pourquoi ?

Le diable me faisait peur et en même temps il m’attirait.
Devais-je faire un pacte avec lui?

De quoi tourner complètement zinzin et surtout de passer pour en être une : tout qui écoutait mes explications incohérentes, aurait pu me prendre pour une « doux dingue ».
Mes amis ahuris m’écoutaient mais me regardaient d’un sourire moqueur.

Et mon compagnon, observateur également des événements, garantissait mes soi-disant délires.
Par peur sans doute de mes réactions imprévisibles.
Il préférait aller dans mon sens, par précaution, peut-être pour garantir sa vie.

Nous croyait-on nous les deux fous: nous n’en sûmes jamais rien.

Une fois, je l’avais réveillé au petit matin pour me rendre avec lui chez un ami opticien, lequel n’a rien compris, ni d’être réveillé quasi en pleine nuit, ni aux élucubrations rocambolesques que je lui énumérais, sans lui laisser le temps de respirer ni réagir.

Ce fut aussi à cette époque que je me suis rendue dans les villages de mon enfance, à la recherche de mon passé volé …
Plus je creusais dans mes souvenirs, plus mon cerveau s’épuisait…
Se demander pendant des heures pourquoi un bâton était en travers d’un chemin ?
Pourquoi certaines statues de la Vierge avaient un serpent sur le pied et d’autres pas ?
Pourquoi?
Puis j’ai commencé à détruire, casser sans raison apparente.

Je me suis d’abord attaquée à mon appartement : j’y ai gribouillé des graffitis partout, même sur la porte qui donnait sur le palier – ce qui m’a valu une plainte des voisins au concierge.
Je leur avais rétorqué pourtant:
« Mon appartement m’appartient, ma porte aussi, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur. Je suis libre d’écrire ce que je veux sur les deux côtés »
Ils me considéraient comme une tapée.
J’ai voulu le vendre, ce fichu appartement, mais les agents immobiliers fuyaient quand au moment de la signature des actes, je m’entêtais à vouloir signer d’une croix, prétendant ne pas savoir qui j’étais, d’où je venais.

J’ai brisé, broyé la montre que mon compagnon m’avait offerte car elle me semblait bizarre, elle devait avoir un défaut.

J’ai éventré les peluches de mes nièces pour y essayer d’y trouver un message secret.
Je me suis essayée à la magie blanche découpant par ci, par là, sans me soucier que je détruisais les biens, les effets personnels des membres de ma famille.

Et enfin, j’ai commencé à délirer vraiment.
Au départ, j’assimilais ma plaque de voiture à Napoléon.
Là, maintenant, j’en étais au point de me prendre pour Napoléon.

Enfin, parfois.
D’autre fois, je me prenais pour ma mère, pour une vengeuse masquée …

Ce délire s’est accentué et a fini par s’accompagner d’idées mystiques.
J’obligeais mon compagnon à aller faire pipi dans le coin du living.
C’était la zone sacrée comme je l’appelais.

C’est vrai que mon homme, parfois se transformait en un ami d’enfance, en mon cousin.
Il changeait de visage, de corps, d’âme.
Je ne le reconnaissais plus. Et quand il avait l’apparence d’une personne que j’exécrais, je le considérais comme un être hostile, malveillant.
Vous ne serez sans doute pas étonné d’apprendre qu’une nuit, il s’est enfermé dans les toilettes pour téléphoner aux Urgences.

Et c’est ainsi qu’on m’a embarquée, saucissonnée sur une chaise, avec une camisole de force.
La psychiatre a lancé des mots :  « délire paranoïaque, crises d’absence et de mysticisme, propos incohérents, enfermement… »
Elle a dit qu’elle allait me soigner et que je ne me souviendrais de rien.

Je suis restée trois jours en chambre d’isolement, sur une table rembourrée et sanglée de partout comme une bête.
Sans communiquer, sans voir personne…

J’ai aperçu mon homme qui essayait en vain de me parler.
Je lui ai hurlé :
« Sors-moi de là, la porte est fermée, je t’aime »

Il paraîtrait  que je ne voulais pas prendre mon traitement, pas nerveuse ni violente non, mais on m’a mis en isolement pour trois jours, pour que je réfléchisse, sanglée comme une bête, abrutie de médocs.

Je n’étais pas folle mais je risquais de le devenir.
Mon homme ne pouvait pas me voir.

On lui avait signalé qu’il avait juste le droit de ranger mes affaires.
Pas me parler ni me voir.

Il voulait m’apporter des fleurs.
Ca n’aurait servi à rien car elles auraient fané avant ma sortie de l’isoloir.

Je l’imaginais dans le couloir,  rangeant mes affaires, retournant discrètement à la porte vitrée de ma cellule.
Il avait mal, mal de notre séparation, de ne pouvoir me voir, me parler, me toucher.

J’ai fini par sortir de la pièce capitonnée.
Il m’avait écrit : une longue lettre sur ma table de chevet.
Une longue lettre d’amour, et puis aussi il avait mis aussi sa photo, avec un poème.

Il m’avait rassuré: il ne me laisserait pas là.
Il avait écrit partout: aux partis politiques, aux médias.
Il voulait qu’on me soigne un peu, pas qu’on m’enferme.
Et là, il était prisonnier aussi.
Prisonnier de mon rapt.
De mon enfermement.

Mais je le savais fort, prêt à soulever des montagnes par amour.
La psychiatre lui avait certifié que j’« allais  » mais très lentement.

Que si elle me laissait sortir, il ferait quoi de moi, il me soignerait comment ?
Qu’il n’y aurait  pas de transfert possible avant quarante jours et surtout qu’elle aurait besoin de huit à dix semaines pour faire le point!

J’allais de mieux en mieux  même si ma paranoïa et mes problèmes de mysticisme étaient toujours présents.
Je radotais et radotais …

« On a été trop loin tous les deux. On n’aurait pas dû jouer avec les choses sacrées »
Ils m’ont interrogée, ligotée et groggy dans des conditions pires que carcérales.
J’aurais bien voulu voir ce que les psys auraient répondu si c’est moi qui avais posé les questions et qu’ils étaient ligotés et sous calmants!!!
Déjà que je détestais la machine judiciaire; je l’ai encore plus en horreur »

Voilà mon histoire touche à sa fin.
Mon compagnon  s’est tellement démené pour me faire sortir que je ne suis restée que trois semaines.
J’ai fait deux rechutes mais moins graves les années qui suivirent parce que j’avais arrêté mon traitement.
J’ai conscience maintenant que c’est à vie.

Je prends mes médicaments régulièrement et tout va bien
J’ai donc retrouvé une vie comme tout un chacun, mis à part le fait que j’ai perdu une grosse partie de mes désirs, de mon ambition.

Je conduis ma voiture pour me rendre d’un endroit à un autre : je n’aime plus de conduire.
Je suis devenu casanière, pas lobotomisée mais presque.
Pas un légume car je vis, je m’exprime mais j’ai perdu une partie de mon âme.

Maintenant que je vous ai tout raconté, je tourne définitivement la page.

Et s’il vous plait, ne dites pas

« Flûte, encore une folle de plus en liberté »

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