teckel

Ce récit est une œuvre de pure fiction.
Par conséquent toute ressemblance avec des situations réelles ou avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Je me souviens très bien du jour où elle a débarqué dans mon existence. Je devais avoir tout au plus douze ans, peut-être un peu moins, ce n’est pas un détail primordial.

Je passais trois jours de vacances vertes dans une ferme porcine de la région, chez ma meilleure amie de l’époque. Une condisciple de sixième primaire que je ne devais plus revoir par la suite.

A la fin du séjour, mon père, en venant me rechercher, m’avait posé cette question étrange :

— Marie, nous avons bien réfléchi, ta mère et moi allons t’offrir la balançoire dont tu brûlais d’envie depuis toujours. Mais nous voudrions connaître avant tout ton avis, histoire de ne pas commettre une bêtise irréparable. La préfères-tu en tubes métalliques ou alors plutôt du style rustique, en gros troncs d’épicéa ? C’est à toi de voir, nous te laissons le choix.

A savoir si je la voulais en métal ou en sapin. Je m’en fichais éperdument : c’était un chien que je souhaitais. On m’avait promis un cadeau pour mon diplôme de fin de primaires et pour moi, c’était un chiot et rien d’autre. Comme je ne lui répondais pas, et pour cause, il a demandé à mes hôtes s’il avait l’autorisation de ramasser par terre, une dizaine de branches, sur leur vaste propriété. Pourquoi des bâtons : des œufs, du lait, du lard, j’aurais compris, c’était une grosse ferme d’élevage, mais là, mon paternel me sidérait par ses drôles de lubies. Passons, il a toujours été un peu original, et c’en était encore une sacrée preuve.

De retour à la maison, j’avais couru dehors pour découvrir mon cadeau. Mais non, le gazon était vide… Je n’avais pas besoin de vérifier par deux fois: c’est le truc inratable, le coup dans l’œil. Sérieusement, ils ne manquaient pas de culot pour me tromper de la sorte.

—Maman, papa, je suis descendue dans le jardin et rien : pas de balançoire. Où est-elle ? Vous ne l’avez pas encore montée, installée ? Pourquoi cet interrogatoire stupide tout à l’heure si c’est pour ne rien m’offrir ? J’avoue ne pas vous suivre !

Ils ne m’ont pas répondu, ils se sont bonnement regardés, le sourire en coin, en se pinçant les lèvres pour ne pas éclater de rire. Je ne me suis rendu compte de rien, trop énervée, trop concentrée sur ma déception. Ce n’était pas une grande désillusion puisque finalement, je ne désirais pas cette escarpolette, c’est un jouet pour gamines. Je rêvais naïvement d’une petite boule de poils, ce n’était pas grand-chose pourtant. Un toutou de rien du tout, pas un gros, non, un microscopique, un riquiqui ! Qui ne prendrait pas de place, mais qui aurait été à moi, réellement à moi…

Mais les adultes ne comprenaient rien, du moins c’était mon opinion à l’époque.

Soudain, un petit gémissement parvint à mes oreilles, et je me suis retournée, découvrant une mini-saucisse rousse toute frétillante à mes pieds, qui me léchait minutieusement les orteils.

Duchesse a donc débarqué ce jour-là dans ma vie avec son caractère entier de teckel : elle était affectueuse – parfois trop, espiègle, gaffeuse mais surtout têtue. Je l’adorais, j’en étais bleue.

Les vacances d’été se sont écoulées bien trop rapidement, exclusivement elle et moi, moi et elle. Nous étions inséparables. Deux mois de jeux, de câlins, de partages : j’étais heureuse. Tout naturellement…

Et puis, le temps a repris son cours avec l’école qui recommençait, les devoirs le soir en rentrant. Je m’occupais toujours autant de ma « pupuce », mais quelque chose s’était cassé depuis la reprise du collège : ma mère, profitant de mes absences, se l’était entièrement appropriée. Ni plus ni plus moins : ma duchesse était devenue sa princesse, plus la mienne. Et de statut de chienne, elle passa à celui de petite sœur. J’étais fille unique, pourrie gâtée et je n’avais pas l’habitude de partager l’affection, l’attention de ma mère. Je me suis dit que ce n’était qu’une passade, juste l’attrait d’une nouveauté, un jouet que l’on va prendre un instant et puis abandonner après ….

Je me trompais : cette merguez, insidieusement, a pris ma place au sein de la famille, me reléguant loin derrière, comme l’enfant née d’une première union. Je me suis sentie rejetée, abandonnée. J’étais devenue comme invisible et elle, le centre d’un monde qu’elle régissait parfaitement, avec une maîtrise canine insoupçonnable.

Rien n’était trop beau pour elle : des manteaux luxueux, si onéreux que j’en avais honte quand il m’arrivait de la promener dans le quartier populaire où j’habitais. Je dis bien, « il m’arrivait », car c’était une faveur qui m’était accordée occasionnellement.

Il n’était pas question de la nourrir aux croquettes: uniquement de la viande fraîche, des carottes et du riz. Le soir, alors que j’attendais impatiemment de souper, l’estomac dans les talons, je devais nettoyer la hure cuite à l’eau en retirant précautionneusement le gras, la couper en petits morceaux et enfin la mélanger avec les légumes et les féculents. L’odeur était franchement répugnante et me donnait systématiquement des hauts le cœur, carrément des envies de gerber. C’est seulement après cette opération culinaire et quand le hot-dog à quatre pattes avait daigné vider son écuelle – en prenant bien son temps comme par hasard – que l’on pensait à moi et à ma faim. Coucou, je suis-là, avais-je envie de hurler dans la cuisine.

Ma mère sortait machinalement une boîte de « Miracoli » de l’armoire ou me cuisait en vitesse une côtelette bien graisseuse et c’était bon ainsi. J’avais ma pitance et je devais m’en contenter : point barre et surtout, ne rien dire, ne pas m’insurger sur le contenu plus qu’élémentaire de mon assiette. Et si je n’étais pas contente, c’était le même prix.

Durant le repas, les dialogues tournaient invariablement sur les exploits du cabot.

— Duchesse, ce matin, a poursuivi l’horrible chat de la voisine qui avait eu l’outrecuidance de s’aventurer sur son territoire Figure-toi qu’elle était tellement enragée de cette intrusion, qu’elle a sectionné de multiples coups de dents bien acérées les tiges du lilas. Après son passage, il ne restait absolument plus rien de cet arbuste. Quel chien de garde on a, une petite merveille !

J’aurais légèrement piétiné son parterre de fleurs en tentant de récupérer un ballon égaré, la sanction serait tombée immédiatement comme un couperet. Mais pour ce clebs, détruire notre végétation relevait d’un exploit à inscrire au livre des records. Evidemment, la performance était colportée des jours durant auprès de toutes les voisines de la rue, du quartier et ensuite dans les grandes surfaces, comme si la caissière allait être intéressée par ce genre de prodige.

Certes, elle évoquait aussi sa fille – moi en l’occurrence – en la décrivant comme une paresseuse qui n’étudiait pas, une impolie qui leur répondait insolemment, une menteuse, une voleuse… Elle en rajoutait encore et encore, sans se rendre compte que c’était mon éducation qu’elle dénigrait.

Les années ont passé, renforçant, aggravant le fossé irrémédiable entre elles deux et moi, l’enfant réel de la famille. Mon père ne réagissait pas : je n’ai jamais su s’il en était conscient ou s’il fermait les yeux par dépit, pour avoir la paix tout simplement. Il a toujours été l’ombre de son épouse, un pantin soumis à sa solde et à ses caprices.

Je n’oublierai jamais le fameux épisode de cet orage qui avait entraîné des remontées boueuses dans la cave. Mes parents s’étaient rendus chez le vétérinaire – tiens donc, comme par hasard – pour le vaccin annuel de cette « charmante » bête. Quand l’inondation a soulevé les plaques de fonte, lorsque le linge a commencé à flotter partout dans un mélange de vase nauséabonde, j’ai entrepris de leur téléphoner afin de les avertir. Ils patientaient dans la salle d’attente et plusieurs clients les précédaient.

— Maman, il y a un orage à la maison et plein d’eau brunâtre dans la cave. Ta lessive surnage dans un mélange de flotte et de gadoue. Tous mes romans vont être trempés et irrémédiablement abîmés. Il faut absolument que vous reveniez d’urgence.

— Débrouille-toi comme tu peux, mets une paire de bottes en caoutchouc et ramasse les vêtements. Pour l’eau, prends un seau et écope. Ce n’est pas compliqué: tu remplis, tu vides, tu remplis, tu vides… Nous, nous ne pouvons quitter le cabinet avec Duchesse. C’est extrêmement important de la revacciner, bien plus que ton inondation ridicule. Tu es grande assez pour assumer, prends tes responsabilités. Nous, nous sommes bloqués avec le chien et il est hors de question d’y retourner demain.

Et elle avait raccroché, me laissant dans la merde, c’est le cas de le dire !

Quand ils sont rentrés deux heures plus tard, j’avais tout nettoyé impeccablement. Mes livres détrempés n’avaient pas résisté au naufrage et avaient fini dans la poubelle, triste destin. Je pleurais amèrement : elle avait haussé les épaules, en rigolant.

— Ce n’est que du bête papier sans aucune valeur, il n’y a vraiment pas de quoi pleurnicher comme tu as l’art de le faire. Imagine un peu si Duchesse avait eu un accident, ça au moins…

À quoi bon rétorquer, à quoi bon argumenter ?

Duchesse est âgée de huit ans maintenant. Huit années de domination, de dictature, de présence biophage. Elle a torpillé mon adolescence. Elle a fait de mon destin un jeu de patience dont j’ai perdu les pièces principales.

Hier soir comme de coutume, ma mère m’a tenu un discours imperméable, le même qu’avant-hier, qu’avant avant-hier, le même depuis des mois désormais.

— Marie, il est vingt et une heures ! Dégage du fauteuil à présent, dis-nous au revoir et monte te coucher. Duchesse doit prendre ta place : n’oublie pas que c’est son siège et pas le tien.

Allez, dépêche-toi, elle attend !!!

C’est de trop, je n’en puis plus : je suis littéralement au bout du rouleau. Mes facultés mentales sont au point zéro, la dépression me guette. Il faut absolument que cette salope dégage d’ici, par belle ou par laide. C’est une question de survie.

Mes parents sont absents à cette heure, ils se sont rendus au supermarché : la pauvre bête n’a plus de viande en réserve, elle risque de mourir de faim n’est-ce pas ?

N’importe quoi, ce n’est plus un cervelas, mais une mortadelle, tellement cette truie est grasse.

Tiens, elle dort paisiblement dans son panier, la charogne.

Je saisis négligemment un plaid écossais qui traîne sur une bergère et lui enveloppe la gueule par surprise, en serrant très fort, très très longtemps.

Je sens son corps qui se défend contre la mort imminente,. Elle se débat de toutes ses forces, en se contorsionnant violemment. Au travers de la couverture, elle tente désespérément de me mordre, mais je tiens bon; le tissu épais, fort heureusement, protège mes mains. Puis des soubresauts, des spasmes saccadés au départ, qui s’amenuisent au fil des minutes…

Elle ne bouge plus : c’est fini. Je l’observe attentivement, soulagée et profondément triste à la fois. Une larme que je ne puis contenir, coule le long de ma joue. J’ai envie de pleurer, c’est plus fort que moi et je finis par fondre en sanglots.

— Désolée, ma vieille, mais c’était toi ou moi. Je t’aimais pourtant, tu sais, je t’aimais vraiment. Je n’ai pas eu le choix. Disons que c’était de l’autodéfense, un crime nécessaire !

 

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